Regards croisés sur la désinformation climatique

La désinformation climatique ne freine pas que la transition écologique et l’action publique, elle menace aussi notre démocratie. Éclairage avec David Chavalarias, spécialiste de la désinformation en ligne, et Valérie Martin, de l’ADEME, qui coordonne notamment les actions en faveur d’une information plus responsable.


David Chavalarias, Mathématicien et directeur de recherche au CNRS. Directeur de l’Institut des systèmes complexes de Paris Île-de-France.

Il travaille sur l’évolution des débats et communautés sur les réseaux sociaux, ainsi que sur l’impact de la désinformation en ligne sur la démocratie.

Valérie Martin, Cheffe du service Mobilisation Citoyenne et Médias à l’ADEME.

Elle pilote la stratégie Grand public et Jeunes de l’Agence. Elle coordonne les actions en faveur d’une information et d’une communication plus responsables. Elle suit également les travaux de l’Observatoire des médias sur l’écologie (OMÉ).

Comment la désinformation climatique peut-elle menacer nos démocraties ?
Valérie Martin

La désinformation climatique, c’est-à-dire la diffusion intentionnelle de faux contenus, arrive à créer le doute sur des faits pourtant bien établis. À force d’entendre que les solutions de la transition écologique ne servent à rien, des gens hésitent à rénover leurs logements ou à changer de voiture. Des élus reculent sur leurs projets ou décisions. Tout cela freine l’action climatique. Mais il y a plus inquiétant encore : la désinformation climatique est devenue un instrument d’ingérence pour des puissances étrangères souhaitant affaiblir les démocraties européennes. Il ne s’agit pas d’un fantasme : c’est l’Observatoire Défense et Climat, coordonné par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) pour le compte du ministère des Armées, qui le dit dans une note publiée le 18 mai 2026.

David Chavalarias

En effet, suite à l’invasion de l’Ukraine en 2022, il y a eu une explosion de la désinformation climatique sur Twitter/X : en quelques semaines, le nombre de comptes climato-dénialistes y a été multiplié par six, et 80 % d’entre eux étaient par ailleurs des relais de la propagande du Kremlin. Leur mode opératoire est typique des opérations de Moscou : attiser la méfiance envers les institutions et amplifier les divisions au sein des démocraties pour les affaiblir. La crise énergétique due à la guerre a fait des sciences du climat et des politiques publiques des cibles de choix, pour préserver les intérêts de Moscou en tant que pétro-État, mais aussi inciter les citoyens à se révolter contre des mesures contraignantes, dépeintes comme idéologiques et liberticides. D’autres pays, les États-Unis notamment, ont aussi adopté ce type de stratégie.

Comment parvient-on à influencer l’opinion avec des idées qui vont à l’encontre de la science ?
D. C.

Par des campagnes complexes et organisées, dont l’un des piliers est la contrefaçon de sites de médias traditionnels et la création de milliers de faux comptes sur les réseaux sociaux. En se relayant les uns les autres, ces derniers créent une foule factice à même de tromper certains internautes et les algorithmes de recommandation. Le Graal est d’être relayé par des médias traditionnels, en leurrant les journalistes ou en profitant de la complaisance de certains, pour blanchir la désinformation. Cela aide à semer le doute au-delà des sphères complotistes. À cela s’ajoute l’action d’autres acteurs ayant un intérêt économique ou politique à remettre en cause l’origine anthropique du changement climatique ou ses solutions.

Que peuvent faire les pouvoirs publics ?
V. M.

Le meilleur moyen de lutter contre les fake news est de favoriser la diffusion de contenus de qualité.

Mais il ne faut pas négliger les craintes exprimées par les citoyens. Si la désinformation prospère, c’est aussi qu’une partie d’entre eux ne se sent pas entendue, a l’impression de subir les politiques publiques sans en voir les bénéfices. En plus de conduire des politiques plus justes, il faudrait que les discours des scientifiques, des décideurs et des journalistes montrent davantage que la transition écologique répond à tous leurs enjeux du quotidien : emploi, santé, pouvoir d’achat, etc.
Et que la désinformation fait tout le contraire.

D. C.

Il est aussi essentiel de protéger les scientifiques, qui se font violemment attaquer quand ils rapportent leurs travaux dans l’espace public. Ces attaques visent à les dissuader de s’exprimer, donc à priver les citoyens d’une information fiable de première main, et les IA d’une base d’apprentissage solide. Et ça fonctionne ! Sur X, le nombre de contenus fiables a été divisé par deux suite à la suppression de la modération par Elon Musk fin 2022. Une cellule soutenue par l’État, pour soutenir les scientifiques et poursuivre en justice leurs harceleurs, aiderait à maintenir une production d’information de qualité.

(1) Observatoire Défense et Climat, 2026. 
(2) David Chavalarias, Paul Bouchaud, Victor Chomel, et Maziyar Panahi. 2025. « From hashtags to hostility: global dynamics of climate denialism on Twitter in the post-Covid era ». Comptes Rendus. Géoscience 357 (G1): 369-387.